La Gueule du Christ dans le cœur d’un garçon (Pasolini)

Un chemin

À qui connaît la mer ou la montagne est donné de savoir que devant les orages on ne tremble, ni ne fuit ; on se prépare. Ils résonnent, ventres de vent, et tonnent sourds contre les parois atmosphériques. Claquent, roulent leurs forces sombres en boucles d’exaspération, s’extirpant sans cesse de leur propre cœur pour retourner à eux-mêmes, encore et encore se répercutant ; pour qui s’y trouve engagé, paraissent s’étendre en infini et en éternité. Ils surchargent l’air de matières effroyables, substances de vent, d’eau et d’électricité. Convoquent ires et colères des tragédies antiques et Médée éternelle, Médée surplombante toute entière, dans le bruit et la hauteur envahie, s’y tiendrait presque, enveloppée comme en manteau, ravagée et furieuse. La nue gonflée est débordée d’elle-même. À leur suite cependant, l’air est allégé, le ciel élevé et la clarté dans l’horizon trouve, lointaine et pâle, une translucidité nouvelle. Qui grandit dans un pays de montagne et de mer sait cela et ne l’oublie. Qui grandit dans le Frioul sait. Pier Paolo Pasolini sait et s’en satisfait ; de foudres en tonnerres vit avec cela.

Sur la terre

Le pouvoir et l’avidité sont au cœur des affaires des hommes et rien n’y fait ; les chants d’humanité et de fraternité, d’amitié entre les peuples ne les y délogent pas. Le rêve d’une chose maintient les êtres en marche pourtant et rassemble unis partisans et travailleurs derrière un drapeau rouge. On forme dans la campagne des bals et des fêtes de villages en temps de paix, des colonnes de protestations, des réseaux d’entraide. On se réunit. On occupe des usines, des maisons de propriétaires terriens. On danse haut, le poing dans un ciel d’argent, et on voit loin. On gouaille les anciens en les respectant beaucoup. On s’énerve sous le vin, on rêve de fusil et on sourit souvent. On sait que faire de la politique c’est préparer un avenir pour soi et pour les autres, alors on prépare. Sans réserve. Mais il y a la guerre ; et en Italie aussi l’homme tue l’homme. Le partisan tue le partisan et Pasolini regarde son frère tomber ; apprend dans l’abîme.

La gueule du Christ

Poussière vole. Un homme survient et pénètre la maison. Toute la maison. De beauté et de gueule tranquille, vraie face filmique de hauteur et d’amour universel, il ne parle pas ; ne ressort de lui que l’assurance de sa propre présence en ce lieu. Tous à sa venue font silence. Tous contemplent. Tous apprennent l’espérance et ses tourments. Imperturbable et bienveillant, lui est consentant au déroulement extra-humain de sa destinée. Christ-père, Christ-frère au membre de soie dans la famille théorique, il répond au désir de tous. Accepte tout amour avec bonté. Fort, donne à qui veut recevoir. Nourrit qui veut être nourri. Sans jugement. Soigne. Pier Paolo cependant le voit, le parachèvement de l’œuvre des Christ réside dans leur disparition, non dans leur enseignement. Là commence véritablement une transcendance terrestre. Là commence, dans la solitude du dieu tuteur perdu, le seul vrai travail de l’homme sur la Terre. Surpassé, perdu, toutes certitudes bousculées, est obligé de se découvrir à lui-même pour grandir ou s’effondrer ; et cela est bon. Une domestique s’anctifie, un fils s’affirme, une bourgeoise se perd, une fille-enfant se recroqueville, et un patron se départ. Pasolini gagne le procès, l’obscénité est déboutée.

Dans le cœur d’un garçon

Qu’un garçon survienne, et le cœur chavire. Ragazzo romano dei Quattro Venti. Invisible virtuose de la débrouille miséreuse des faubourgs, petite frappe endiablée ; possède sans le savoir une grâce et une beauté qu’on dirait de vieille noblesse sous-prolétarienne. Garçon senteur de l’Italie ancienne que Pier Paolo voit s’éteindre. Garçon façon de vie vivante sous l’immuable ciel chrétien-démocrate qui domine et étouffe l’époque. Arrogant et fier, il peut se vendre par nécessité sans se perdre. Ses poings savent cogner et caresser, et entier il embrasse caves et soldats dans les bosquets à putains, avant de finir avec des filles sa nuit ailleurs, en magies ou en embrouilles. Pier Paolo le recherche, lui ou un autre et vient la nuit. Pour l’amour. Leurs lèvres ensemble, leurs torses l’un contre l’autre sous les larges mains, leurs bras solides entre-enserrés les protègent, mutuellement. Les maintiennent, l’un et l’autre mais lui Pasolini, loin des dérives, dans une vérité de pensée et de sentiment. L’accrochent à un réel qu’il ne faut pas perdre. Une réalité sociale qu’il ramènera demain, artistique et politique, en films et en livres, dans la lumière. Tout dans la poésie pouvait avoir une solution. Il me semblait que l’Italie, sa description et son destin, dépendait de ce que j’en écrivais dans ces vers imprégnés de réalité immédiate… Demain. Oui, reviendra demain aussi, Pasolini, pour ces garçons ; au jour, pour de toutes autres raisons. Affaires d’amitié et de discussions. Affaires de football et de partage, de coups de main avec l’Alfa Roméo 2000. Affaires de poésie et de réel, tous deux consubstantiels, uns et indivisibles.

in Un Printemps sans vie brûle

Éditions La Passe du vent 2015

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